Une lecture transversale du jury

En juin 2023, le jury international du Brussels Architecture Prize s’est réuni pendant toute une semaine pour examiner les 170 candidatures reçues et les ramener à 24 projets nominés, quatre lauréats, un ou une Promising Young Architect, et un Lifetime Achievement Award. Dorte Mandrup, présidente du jury  : « Ce qui me frappe, c’est l’ampleur et la qualité de la production des trois dernières années à Bruxelles. » Compte rendu d’une série de choix difficiles. 

Le 20 avril 2023, pas moins de 176 projets (voir la liste p. 152) avaient été remis pour le Brussels Architecture Prize qui récompense des réalisations exceptionnelles en Région de Bruxelles-Capitale ou conçues par des bureaux d’architecture bruxellois. Lors de cette première réunion des membres du jury – les architectes Dorte Mandrup (présidente), Job Floris (vice-président), Eva Prats, Meriem Chabani, Gaye Geipel et Markus Bader –, chaque projet fut examiné individuellement et mis en contexte dans le cadre de la production architecturale belge par l’équipe d’A+. Sur la base de ces éléments, le jury était chargé d’effectuer une première présélection motivée. À cette occasion, les critères généraux du prix furent à nouveau exposés : les projets devaient témoigner d’une qualité exceptionnelle en termes d’architecture ou de processus de réalisation. Ils devaient contribuer positivement à la société, et accorder une attention particulière à la construction durable au sens large du terme. En l’occurrence, il peut s’agir de réutilisation, rénovation, reconversion, construction passive, contribution à l’économie circulaire, recours à l’énergie renouvelable, accessibilité et intégration de la mobilité douce. Les membres du jury ont par ailleurs reçu l’aide des experts externes de Renolution – programme de la Région bruxelloise qui vient en aide aux entreprises et aux particuliers pour les rénovations durables –, qui avaient au préalable examiné et évalué tous les projets. Les organisateurs du prix avaient en outre demandé de tendre vers la diversité des projets potentiellement nominés, que ce soit au niveau du programme, des ambitions et du processus à l’intérieur du projet lui-même, ou de la composition au sein du bureau d’architecture. 

Au terme de cette première présélection, quasiment 100 projets étaient encore en lice. Un second tour de débats aboutit à retenir les projets que les membres du jury seraient également invités à aller visiter en vue d’une sélection définitive et du choix du lauréat dans chaque catégorie. Lors de chaque visite sur place, l’architecte était également invité à venir expliquer le projet. 

Public Space 

Parmi les projets proposés dans l’espace public pour la catégorie « Public Space », le jury a tout de suite été frappé par le fait que beaucoup concernaient un ancien espace résiduel, parfois ferroviaire (désaffecté). L’Ixelles Highline de MSA et Ney en est un très bel exemple, de même que le parc Pannenhuis signé Landinzicht Landschapsarchitecten, qui a lui aussi immédiatement marqué les esprits. Ce nouveau parc, qui fait partie du site de Tour & Taxis, est resté isolé du monde pendant plusieurs années après la mise hors service de la voie ferrée, ce qui a permis à de grands arbres, à une végétation luxuriante et à une belle biodiversité de s’y développer. Un autre thème dans cette catégorie était la mission très complexe visant à transformer un espace hyper-commercialisé du centre-ville en un véritable espace public. C’est mission accomplie à la rue Neuve, grâce aux idées proposées par BUUR. La générosité envers le voisinage a atteint des sommets dans le projet de BOB361 en collaboration avec Michiel Pauwels – où la zone intérieure privée d’un ensemble d’habitations sociales est conçue de manière à ce que le parc puisse servir à tout le quartier –, mais aussi dans le projet « Openstreets » de Filter Café Filtré. Ici, point d’espace construit, mais un activisme métropolitain qui contribue de manière essentielle à la cohésion sociale et à l’habitabilité de la ville. 

Le « Parc des Brigittines » de Générale a recueilli de nombreux compliments pour l’approche polyvalente avec laquelle les architectes ont à la fois créé de nouvelles connexions à l’échelle du quartier, conçu une aire de jeu à la taille des habitants et brisé le caractère résidentiel monofonctionnel de l’îlot en y intégrant des espaces productifs publics. La visite sur place a montré à quel point ce programme était essentiel pour la qualité de vie du quartier. Le jury a unanimement proclamé ce projet vainqueur de sa catégorie. « Le projet met en valeur un quartier défavorisé et montre comment une conception et une attention de qualité peuvent amener un changement », a précisé Meriem Chabani. 

Major Intervention 

Dans cette catégorie, trois grandes urgences urbaines ont d’emblée fait surface : la réaffectation des immeubles de bureaux, la construction de bâtiments scolaires de qualité dans un environnement hyper densifié, et l’intégration de la productivité dans la ville (résidentielle). « Victoria Tower » de 51N4E apporte la réponse au besoin d’une seconde vie pour la tour de bureau monofonctionnelle et cherche pour cela une solution typologique. S’agissant d’urgences, le « ESP Karreveld » d’Agwa fait d’une pierre deux coups en transformant un immeuble de bureaux en école. Les architectes sont en outre parvenus à réutiliser un maximum de matériaux, ce qui rend cette reconversion particulièrement circulaire. Tant la « Brasserie de la Senne » de Générale que « Novacity I » de DDS+ et &Bogdan génèrent des lieux où la productivité peut s’épanouir en milieu urbain. En outre, Novacity contribue également à la recherche typologique autour de la combinaison entre habitat et productivité. Plusieurs écoles et crèches ont rentré leur candidature pour le prix. Les écoles « GRAB Schaarbeek » de Geurst & Schulze en collaboration avec Java Architectes et « De Telescoop » d’URA Yves Malysse Kiki Verbeeck ont d’emblée été remarquées pour leur grande qualité architecturale dans une mission très complexe et pour la combinaison de construction neuve et de reconversion. FInalement, la préférence a été accordée à ce dernier projet pour la prouesse quasi acrobatique avec laquelle il se niche dans une parcelle particulièrement difficile. Eva Prats : « Le projet met en évidence l’aspect exploratoire et surprenant de l’intérieur d’un îlot, et cette intensité influence les différents espaces intérieurs. Il en résulte une succession riche et soignée de changements de dimensions et de lumière naturelle, qui créent chaque fois une ambiance différente pour les diverses situations du quotidien de cette école. » 

Small Intervention 

Avec pas moins de 64 candidatures, la catégorie des petites interventions réunissait des projets allant de 6 m² à juste un peu moins de 1.000 m², au risque de devoir comparer des pommes et des poires. Le jury a rapidement décidé de prendre comme point de départ l’urgence d’un habitat urbain qualitatif et abordable, en mettant l’accent sur la durabilité. À l’exception du réaménagement du Théâtre Océan Nord par Carla Frick-Cloupet et Victoire Chancel – projet qui témoigne du talent et de l’inventivité dans le budget limité de ce genre de micro-mission –, toutes les petites interventions concernent des habitations. Chacune établit de nouvelles normes en termes de qualité spatiale, d’utilisation durable des matériaux et d’intégration dans l’environnement immédiat. Malgré les discussions préalables quant à savoir s’il est aujourd’hui encore pertinent de mettre en évidence une maison individuelle, le jury a choisi à l’unanimité la « Maison Jupiter » de V+ comme projet gagnant dans cette catégorie pour son approche pionnière en matière de construction durable et low tech. « La Maison Jupiter recèle un trésor de leçons d’architecture et d’innovations. Le projet explore en profondeur comment on parvient à obtenir une faible empreinte CO2 dans des habitations de faible hauteur, avec des solutions élégantes en matière de gestion de l’eau, de production de chaleur, de ventilation naturelle et de cohabitation avec des non-humains », a déclaré Meriem Chabani. 

Extra Muros 

Cette catégorie met en lumière la production de bureaux bruxellois en dehors de Bruxelles. Les candidatures étant considérablement diversifiées, le jury a là aussi tenté de définir une ligne de conduite privilégiant les projets urbains ayant un impact spatial positif sur l’environnement et une ambition sociétale réfléchie. Chacun de ces projets prend position sur ce qu’est et doit être l’architecture d’aujourd’hui, avec comme éléments déterminants la réutilisation, l’utilisation des matériaux, les détails, l’impact social et la conscience climatique. 

Au bout du compte, c’est le « Parc des Ateliers », signé Bas Smets, à côté du musée Luma à Arles, qui a été primé pour son caractère innovant. « Le projet transforme rapidement un lieu stérile, désolé et désertique en un magnifique parc luxuriant et confortable en accélérant l’évolution naturelle de la typologie paysagère environnante, explique Dorte Mandrup. Avec une grande connaissance des circonstances microclimatologiques, le parc a été conçu avec professionnalisme pour se développer comme un organisme vivant autonome. » 

Honorary mentions 

Au-delà de 24 projets, deux personnes ont également été mises à l’honneur. Le jury a choisi un jeune bureau très prometteur parmi tous ceux existant depuis moins de quarante ans ayant remis leur candidature, et lui a décerné le « Promising Young Architect Award ». Le comité scientifique composé de représentants de nos partenaires bruxellois a lui aussi proposé au jury une série de lauréats potentiels pour le Lifetime Achievement Award, parmi lesquels le gagnant a été choisi. 

Le prix du talent montant de cette année a été attribué à Laura Muyldermans qui, depuis de nombreuses années, arpente la voie étroite et difficile entre théorie et pratique, entre architecture et art contemporain, entre construction et réflexion critique sur la construction, repoussant ainsi sans cesse les limites de l’architecture. 

Le Lifetime Achievement Award de cette édition n’est pas décerné à une, mais à trois personnes : Olivier Bastin, Chantal Dassonville en b0b Van Reeth ont chacun et chacune été les premiers à assumer la responsabilité de la mise en œuvre d’une politique architecturale réussie, respectivement à Bruxelles, en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Flandre. Ces trois architectes ont jeté les bases des procédures et instruments qui constituent aujourd’hui, jusque bien au-delà de nos frontières, la référence en matière de qualité architecturale. Si d’autres les ont entre-temps suivis, cette récompense est une reconnaissance de l’héritage qu’ils et elle ont laissé. C’est grâce à eux que la Belgique connaît une riche culture de l’architecture et que le prix d’Architecture bruxellois prend tout son sens. 

Lisa De Visscher 

DIRECTRICE ARTISTIQUE A+ ARCHITECTURE IN BELGIUM